FAUT-IL ALLER VOIR « THE DANISH GIRL » ?

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Faut-il aller voir The Danish Girl ? Antigone21.com

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Ce week-end, je suis allée voir The Danish Girl au cinéma.

L’histoire ? Elle est inspirée de la vie de l’artiste danoise Lile Elbe, née Einar Wegener et connue comme étant l’une des premières personnes transgenres à avoir réalisé une opération de réattribution sexuelle. Le film, réalisé par Tom Hooper, retrace l’évolution de Einar, jeune peintre en vogue, devenu Lili avec le soutien de son épouse, l’artiste Gerda Wegener.

Copenhague, 1926. Einar et Gerda sont jeunes mariés. Les paysages d’Einar sont acclamés, tandis que les portraits de Gerda se vendent difficilement. Le personnage de Lili apparaît au détour d’une séance de pose, durant laquelle Einar se voit contraint de remplacer une modèle et de revêtir robe et collants. Petit à petit, Lili prend une place de plus en plus importante dans le couple, déterminée à « tuer » Einar, l’homme que Gerda aime toujours. C’est le point de vue de cette dernière, complice de ce qui naît comme un jeu, mais finit par la dépasser, que nous présente le réalisateur. En l’espace de deux heures, ce film nous plonge dans les heurts, tergiversations et questionnements que suscite cette transformation, tout en nous laissant apercevoir la réception d’un tel changement dans une société de l’entre-deux-guerres encore terriblement conservatrice.

Le sujet, délicat, appelle à un traitement fin et intelligent, qui évite représentations stéréotypées et caricature. Quand on connaît Tom Hooper, réalisateur du Discours d’un roi et Des Misérableset au regard du casting de choc réuni pour l’occasion (Eddie Redmayne, Alicia Vikander, Amber Heard…), on peut s’attendre à un film esthétiquement réussi, mais dont l’ambition franchement avouée est de plaire au grand public et de décrocher un, deux, voire trois Oscars. Une équation complexe. Peut-on parler d’un pari gagnant ?

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The Danish Girl est, en bien des points, une réussite.

Une réussite pour le sujet auquel il s’attelle. Si le film souligne combien la transidentité est peu acceptée, voire totalement rejetée, dans l’Europe des années 20, on peut rappeler que c’est encore très majoritairement le cas au XXIè siècle. Le désir profond exprimé par Einar de devenir Lili est taxé de folie par le corps médical. Les divers médecins le voient comme un schizophrène, quand ils ne souhaitent pas tout simplement l’interner ou le soumettre à une radiothérapie censée le « libérer de sa perversion ». Seule sa femme, Gerda, et, à moindre titre, deux de ses amis, le soutiendront dans son projet. The Danish Girl n’est pas le premier film à traiter de ce sujet, mais dans un univers cinématographique dominé par la cis- et l’hétéronormativité, il était temps d’offrir une meilleure représentation à toutes celles et tous ceux qui s’éloignent des schémas majoritaires.

Une réussite également pour le jeu de ses acteurs. Si j’ai apprécié la prestation d’Eddie Redmayne, j’accorde encore plus de mérite à Alicia Vikander, dont l’image de femme aimante, ouverte et forte, qui accepte de sacrifier son couple pour soutenir la personne qu’elle aime, est particulièrement émouvante. Notons à ce titre que le titre du film, « the Danish girl », renvoie tout autant à Lili Elbe qu’à Gerda Wegener.

Une réussite enfin, car le film en appelle à notre raison tout autant qu’à notre empathie et nous n’en ressortons pas indemnes. Personnellement, j’ai maudit mon oubli de mouchoir ce jour-là et ai entendu la salle accompagner bruyamment mes reniflements au moment du clap final.

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The Danish Girl est donc un bon film. Qu’est-ce qui, pourtant, l’éloigne du chef-d’oeuvre ?

Un traitement peu subtil du sujet. J’avoue que je ne connaissais pas l’histoire de Lili Elbe et de Gerda Wegener avant de voir le film. Je n’ai donc pas pu distinguer ce qui est un reflet de la vérité ou ce qui naît de l’imagination du réalisateur, mais j’ai été particulièrement agacée par le symbolisme outrancier de la trame narrative. Il est certes délicat d’amener et de traiter un sujet aussi complexe en à peine deux heures, mais nous donner à voir, dès les premières minutes du film, la main d’Einar s’égarant sur les manteaux de femme comme un signe de sa transidentité latente était peut-être un peu facile. Comme il était facile de nous présenter Gerda en femme dominante qui se vante d’avoir fait le premier pas et séduit le timide Einar, fume la cigarette d’un air assuré, s’amuse à exercer son ascendant sur ses modèles masculins et verse dans la fémellisation forcée vis-à-vis de son mari. De là à voir en elle « l’homme » du couple, il n’y a qu’un pas, qu’on aimerait n’être pas tenté de franchir.

De la même manière, on déplorera l’enfermement du personnage d’Einar/Lili dans une représentation de la féminité et du transgendérisme très stéréotypée. Il semble que l’évolution d’Einar en Lili ne soit dépeinte que par un excès de fanfreluches, de minauderie et de sourires rougissants, que sauve à peine l’interprétation – pourtant réussie – d’Eddie Redmayne. Là où Tom Hooper aurait pu dépeindre les questionnements et tourments liés à la confusion des genres, il s’arrête à un choix narratif peu subtil, frisant parfois la caricature. De la même manière, Hans, l’ami d’enfance d’Einar interprété par Matthias Schoenaerts (aparté : le sosie de Vladimir Poutine), vient ici jouer le mâle alpha, dont l’existence semble n’avoir pour seul but que d’incarner les frustrations sexuelles de Gerda et dessiner le contrepoint de son mari devenu femme. On se serait bien passé de ces poncifs essentialistes dans un film qui entend dépasser les clichés de genre. Ne parlons pas du rideau tiré au milieu du lit pour marquer physiquement le fossé symbolique qui s’est glissé entre les deux époux : too much.

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On regrettera par la même occasion le choix narratif du film. Certes, nous donner à voir l’histoire de Lili à travers les yeux de Gerda est une idée originale qui permet de ne pas se concentrer uniquement sur le personnage principal, mais d’évoquer de près la réception de son cheminement. Gerda devient, au même titre que Lili, l’héroïne de ce film, tendant parfois même à lui dérober la vedette tant le jeu d’Alicia Vikander est convaincant.

Pourtant, on aurait aimé un traitement plus ample et plus profond du personnage de Lili. S’arrêter sur ses doutes, ses craintes, ses désirs, ses frustrations, son courage, sa force, son évolution intérieure. De tout cela, nous n’aurons qu’une esquisse. A la place surtout, nous nous arrêtons à une image relativement superficielle de celle qui est pourtant considérée aujourd’hui comme une figure de proue du mouvement transgenre. Notons à ce titre que si le film a été globalement acclamé à sa sortie, il a fait l’objet de critiques issues de ce même mouvement, portant notamment sur le choix d’un acteur cisgenre pour jouer le rôle de Lili. Une actrice transgenre aurait peut-être été mieux placée pour donner à voir ce cheminement intérieur.

Plutôt que fouiller les personnages, Tom Hooper a choisi un traitement axé sur le mélodramatique, à grand renfort dyeux mouillés et de nez qui coulent. Alors, certes, c’est réussi, nous nous émouvons beaucoup. Mais peut-être était-ce là un chemin trop aisé à emprunter et j’aurais certainement préféré une analyse psychologique plus creusée. Cela aurait peut-être été possible si le réalisateur avait respecté la chronologie de la vie de Lili Elbe : celle-ci s’est mariée en 1904, a commencé à se travestir en 1908 et n’a été opérée qu’en 1930. Dans le film, ces étapes prennent tout au plus un an ou deux : on gagne en intensité dramatique ce que l’on perd en véracité et profondeur.

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Enfin, on peut déplorer les raccourcis opérés par le film. Faute d’explications, nous peinons à comprendre pourquoi la transformation d’Einar en Lili passe par une modification de son orientation sexuelle et un rejet de son épouse. Einar a-il toujours été attiré par les hommes ? Ne le présente-t-on pas au début du film comme amoureux éperdu de Gerda ? Lili semble pourtant la laisser tomber comme une vieille chaussette sitôt sa transformation entamée. Si Tom Hooper s’était appuyé sur la vie réelle de Lili Elbe et notamment ses mémoires, Man into Womanplutôt que sur le roman à succès de David Ebershoff qui a trait davantage à la fiction qu’à la biographie, peut-être aurait-on eu une vision plus juste des choses, notamment si l’on sait que Gerda Wegener était, semble-t-il, lesbienne et aurait encouragé la transition d’Einar en Lili. Du reste, il semble qu’Einar aurait été lui-même homosexuel avant son mariage. Bref, ce n’est pas tant la part de vérité ou non qui m’a agacée ici, mais plutôt la confusion entre identité de genre et orientation sexuelle induite par le film.

On regrettera par ailleurs la volonté du réalisateur de lisser et rendre « présentable » une histoire qui aurait pu – Seigneur ! – choquer la ménagère de 50 ans. A ce titre, une seule peinture parmi celles qu’a véritablement peintes Gerda Wegener apparaît à l’écran. Est-ce parce que les tableaux érotiques de l’artiste, dépeignant souvent des amours lesbiennes, auraient fait défriser certain-es de nos concitoyen-nes ? Du Paris très libéré des années 20 – la raison même de l’emménagement de Lili et Gerda dans cette ville -, il n’est également pas question dans le film. Pas plus que du remariage de Gerda ou de l’intersexuation de Lili, pourtant mentionnée dans ses mémoires.

Bref, on nettoie, polit, lisse, romance une histoire qui aurait pourtant méritée d’être contée comme telle. On s’inspire des véritables transgenres, acteurs ou auteurs, qui ont permis le film, mais on ne leur offre pas l’écran. On obtient la grande histoire d’amour hollywoodienne de l’année, celle qui fait le bonheur du grand public et des Oscars, alors qu’on aurait pu aboutir à un film politique, représentatif et engagé. Et c’est dommage.

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Donc voilà, en définitive, un film en demi-teinte, qui m’a plu, dérangée, agacée, touchée, et que, malgré toutes ces critiques, je vous encourage à aller voir. Certes, ce n’est pas un film parfait, loin de là, mais c’est un film qui donne matière à réflexion et discussion (la preuve, cet article). Allez-y prévenus, avec quelques réserves et précautions, mais allez-y quand même.

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