5 ERREURS À ÉVITER QUAND ON DÉFEND LES ANIMAUX

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Des erreurs, personne n’en est exempt. Pas même les véganes ou les défenseur·e·s des animaux. Peut-être devrais-je même plutôt dire : surtout pas les véganes et les défenseur·e·s des animaux. Car oui, des erreurs, nous autres activistes animalistes en faisons plein. Fiers hérauts de la cause animale, nous voulons la défendre à tout prix. A tout prix ? Oui, même quand cela implique de foncer tête baissée dans le mur ou de promouvoir des idéologies plus ou moins dangereuses. Bien sûr, certaines de ces erreurs ont des conséquences plus ou moins importantes : certaines n’affectent que le mouvement végane et animaliste lui-même, ce qui tend seulement à desservir sa cause, tandis que d’autres ont des répercussions plus larges dans la société. Faisons ensemble le tour des erreurs les plus communes quand on défend les animaux et voyons comment les éviter.

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« Go vegan or go home ». C’est un peu ce que beaucoup de militant·e·s véganes ont en tête lorsqu’iels s’adressent à des non-véganes pour les alerter sur la condition animale. On est végane ou on n’est rien et si on n’est rien, on se la ferme. Plutôt que les encourager, on dénonce bien fort les lundis sans viande ou, pire, le végétarisme (vil suppôt de Satan). Oui, parce que ça paraît un brin hypocrite, pour ne pas dire spéciste, de promouvoir la demi-mesure en matière de droits des animaux. Si un lundi sans viande, c’est ok, pourquoi pas un jeudi sans battre sa femme ou un dimanche sans viol ? Et puis, on fermerait les yeux sur le végétarisme, qui exclut bœuf et cochon au nom du bien-être animal, mais qui se contrefiche des vaches laitières ou des poules pondeuses, pourtant elles aussi promises à l’abattoir.  Bref, pourquoi épargnerait-on les un·e·s et pas les autres ?

Tout simplement parce que chaque question de justice sociale est différente et parce qu’on devient rarement végane du jour au lendemain. La plupart des gens passent d’abord par une phase d’élimination, où iels éliminent tantôt les mammifères, tantôt les bébés animaux, avant de passer au végétarisme, de buter sur leur addiction au fromage et aux vestes en cuir, avant, enfin, de devenir végétalien·ne·s, puis véganes. Et il n’y a pas de mal à cela. Le seul mal là-dedans, ce sont les véganes trop zélé·e·s qui jouent aux gendarmes dès que vous avez le malheur d’avouer une bouchée de camembert ou de reconnaître qu’un pull en laine traîne encore dans votre armoire. Bienveillance, on a dit. Encouragez, accompagnez, guidez, mais pitié, cessez de rabrouer qui n’est pas au même stade que vous. Le mieux est l’ennemi du bien et, soyons honnêtes, faire quelque chose plutôt que rien, c’est déjà très bien. Avancer pas à pas est d’ailleurs gage d’un changement plus assuré et plus durable, comme je vous l’explique, études scientifiques à l’appui, dans mon prochain livre.

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Décembre, Paris, place de la République. Les barquettes géantes de polystyrène déversent leurs êtres humains nus et – faussement – ensanglantés. Tous gesticulent sur le bitume et poussent des cris à fendre l’âme. Plus loin, quelques activistes interpellent les passant.e.s, panneaux « Stop bourreaux ! » fièrement épinglés sur leur poitrine bariolée de peinture rouge. Le matin-même, les murs d’une boucherie voisine ont été recouverts de « Assassins ! Go vegan ! ». Même si ces différentes manifestations ne sont pas forcément liées, toutes témoignent d’une certaine violence, que celle-ci soit symbolique, sous la forme d’une performance publique, ou morale, à travers des slogans accusateurs. Bien sûr, beaucoup d’entre vous pourraient me répondre que ce type de violence n’est rien au regard de celle dont les humain·e·s font preuve à l’égard des animaux, et c’est vrai.

Pourtant, si la violence, ou le spectacle de la violence, ne doit pas être utilisée par les organisations animalistes, c’est parce que celle-ci n’est pas efficace. Certes, les événements organisés dans l’espace public sont importants : ils unifient le mouvement et lui donne une visibilité au regard de la société. Mais l’étude des mouvements sociaux montre aussi que les campagnes non-violentes ont plus de chance de voir leurs revendications aboutir que les campagnes violentes. Pourquoi ? Tout d’abord parce que les mouvements non-violents touchent plus de gens et engrangent plus de soutiens, que ce soit au niveau individuel ou institutionnel, parce qu’ils sont plus résilients face aux tentatives d’oppression ou d’instrumentalisation, et, enfin, parce la réaction populaire sera plus importante si on tente de les museler. On pourrait par ailleurs ajouter que le spectacle de la violence engendre un certain effet miroir : quand on voit une personne avoir recours à la violence, même pour la dénoncer, on a tendance à penser que c’est elle qui est à l’origine de cette violence. Cela veut dire que quand on voit des activistes véganes baigner dans une mare de sang, on a tendance à se dire : « Beurk, ils sont super violents, les véganes ! ».

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Autre écueil classique de l’activisme animaliste (et ce qui le différencie principalement du véganisme) : dire pourquoi il faut arrêter d’exploiter des animaux, mais ne pas dire comment le faire. Résultat : des personnes en plein dilemme, qui voient bien que manger tous les matins des œufs au bacon est problématique, mais qui ne savent pas comment y remédier. « Mais je vais mourir de faim ! », « Je ne peux pas manger que des légumes ! », « Je vais avoir des carences ! », « Mais comment on remplace la viande ? ». Bref, un sentiment d’échec qui peut se faire auto-destructeur, façon « Je suis un monstre et je ne peux rien y faire ». Autre issue possible : se jeter à corps perdu dans le véganisme, sans boussole ni repère, pour en revenir, quelques mois plus tard, carence en B12, diplôme d’insociabilité et lassitude culinaire sous le coude.

Etre végane, ça ne s’improvise pas. Alors, de la part des activistes, c’est bien beau de dénoncer le spécisme et l’exploitation animale, mais quand ce n’est pas suivi de soutien pour aider à concrétiser les nouveaux idéaux, c’est râpé. N’oublions pas que, selon une étude menée par le Humane Research Council, 84% des végétarien·ne·s ou véganes se remettent tôt ou tard à manger de la viande et/ou des produits animaux. Je ne vais pas revenir ici sur les raisons qui poussent ces personnes à abandonner le végéta*isme, car c’est un sujet que je développe en profondeur dans mon livre, mais il y a deux remèdes à cela : d’un côté, pour les apprenti·e·s végés, il faut préparer sa transition avec patience et attention ; de l’autre, pour les activistes véganes, nous avons le devoir de donner des solutions à toutes les questions que nous soulevons. Des solutions pratiques et concrètes, que l’on aide à mettre en place. Donc, pourquoi, mais aussi et toujours, comment.

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Que vous soyez végane ou non, vous avez très certainement déjà vu ces militantes PETA dans la rue, à moitié nues qu’il vente ou qu’il neige et, surtout, quel que soit le propos défendu. Une manifestation contre les cirques ? Hop, celle-là portera un ensemble léopard férocement échancré ! Une performance pour dénoncer la fourrure ? Prenons-les minces, blanches et drapées uniquement de cache-tétons en moumoute tachetée, voilà qui fera l’affaire ! Cette objectification du corps des femmes transparaît dans un grand nombre de visuels de l’organisation américaine, qui s’attaque également aux personnes grosses, aux adolescent·e·s touché·e·s par l’acné ou aux personnes racisées. Autrement dit, le véganisme n’hésite parfois pas à verser dans le sexisme, le racisme, la grossophobie, le body-shaming et autres oppressions sociales du même chef pour défendre sa cause.

Cela pose une question essentielle : toute stratégie est-elle bonne pour promouvoir les droits des animaux ? Bien évidemment, la réponse est non. D’abord, parce que, les études le prouvent, la nudité ou l’objectification du corps féminin sont contre-productives pour défendre la cause animale. D’autre part, parce que les stratégies reproduisant des formes d’oppression ou de discrimination à l’égard d’autres groupes sociaux sont problématiques. On ne construit pas une maison en prenant des briques à un mur pour en bâtir un autre. Ce n’est pas parce que les animaux non-humains sont, à l’heure actuelle, les victimes les plus nombreuses des êtres humains qu’il faut s’asseoir sur la souffrance d’autres groupes humains. Encore moins participer à celle-ci. Alors, avant de prendre part à tout événement public ou toute campagne de promotion du véganisme, demandez-vous au préalable si ceux-ci ne versent pas – même involontairement – dans le sexisme, le racisme ou d’autres formes d’oppression.

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En lien avec ce dernier point, celui des privilèges. Avoir des privilèges, c’est le fait d’appartenir à un groupe dominant et de ne pas subir les oppressions et discriminations perpétuées par ce groupe à l’égard des groupes dominés. Quand on parle de véganisme, un privilège, c’est par exemple avoir du temps pour partir en quête des options végétaliennes dans sa ville, c’est avoir de l’argent pour s’acheter des fromages végétaux et sortir dans des restaurants véganes, c’est avoir le bagage culturel et les dispositions mentales pour faire le tri dans tous les conseils nutritionnels qu’on trouve sur Internet. De la même manière, oublier ses privilèges quand on est végane, c’est oublier que tout le monde ne peut se payer des pulls en chanvre et des chaussures en fibres d’ananas, c’est oublier que tout le monde ne peut pas venir chercher son enfant le midi à l’école pour lui épargner le repas non-végane de la cantine, c’est oublier, enfin, que tout le monde ne se défait pas de ses habitudes culinaires en un claquement de doigts, surtout lorsque celles-ci font écho à des troubles du comportement alimentaire ou sont bâties sur un héritage culturel difficilement compatible avec le véganisme.

Si vous habitez une grande ville, n’avez pas d’enfants à charge, bénéficiez de revenus confortables, avez une relation apaisée à l’alimentation et faites partie de la culture ethno-nationale dominante, alors il vous faudra redoubler d’attention quand vous vous adresserez à d’autres personnes, que ce soit pour les convaincre de devenir véganes ou parce que vous seriez tenté.e de les blâmer si elles n’y parviennent pas. Il n’est pas évident de se mettre à la place des autres et moi-même ai-je très souvent oublié de le faire dans mon propre activisme. Pourtant, j’ai pris conscience de ma positionnalité privilégiée et j’essaie maintenant de l’avoir en tête quand je m’adresse à autrui. Je sais cette entreprise imparfaite, mais j’espère par là susciter d’autres prises de conscience et, ainsi, œuvrer à une meilleure accessibilité du véganisme à toutes et à tous. Je vous encourage à faire de même.

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Bien sûr, il y a quantité d’autres pratiques discutables que je pourrais relever ici, mais mon but n’était pas d’être exhaustive. J’ai par ailleurs choisi volontairement de ne pas rentrer dans les détails de telle ou telle tactique, car je préférais vous donner un aperçu de ces différents points, que je souhaite ouverts à la discussion. Si ceux-ci vous intéressent ou vous interpellent, sachez que je les aborde en grande partie dans mon prochain livre (qui sort le 24 mai !). Je peux aussi tout à fait les traiter plus en détails ici : il suffit de me le demander !

J’ajouterai une chose : je ne souhaite ici condamner personne. Nous avons tou·te·s, à différents moments de notre activisme, eu recours à des arguments ou des tactiques que nous n’utiliserions plus forcément à l’heure actuelle. J’ai conscience d’avoir moi-même tenu ici des propos que je regrette à présent. Mais c’est aussi ça, réfléchir sur ses propres pratiques ! Ca permet d’évoluer, de s’interroger, de s’améliorer, bref, de ne pas rester figé·e et de faire en sorte d’être plus efficace et plus altruiste dans son militantisme. Des avancées, en somme, plus que positives !

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Sources des images : Gratisography, Unplash, PETA et Grist

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Et vous, qu’en pensez-vous ?

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