ANTOINE ET ALOÏS

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9 mois.

C’est bientôt l’heure.

Il fait encore sombre à l’intérieur.

Chaud, agréable, nid douillet. Pas bien envie d’en sortir, mais un peu à l’étroit.

Tiraillement. Répit. Tiraillement à nouveau. Repos. Tiraillement, encore. Précipitation.

Cris étouffés, poussés au loin, mais à l’intérieur qui résonnent. Tant de cris.

Tout coule, il faut partir. Douleur diffuse, de la mère à l’enfant.

Soudain, une grande clarté. Acide. Froide. Aveuglante.

Un air dur s’engouffre dans les poumons vierges.

Hurlement.

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Antoine et Aloïs voient le jour.

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Il fait froid. Antoine est contre sa maman. Peau contre peau. Antoine a chaud, il se rassure, il ne pleure plus.

Celle-ci l’a pris contre ses seins. Il blottit sa petite tête encore humide dans sa poitrine tendre. Elle le berce doucement, lui murmure des mots secrets, des mots tous doux, de ces mots qui consolent et apaisent les plus cruelles plaies.

Antoine a 1 jour. Il pèse 3,2 kg.

C’est un petit humain heureux.

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Aloïs a aperçu sa maman. Vite. Entre deux bras musclés. A la dérobée.

A peine hissé du ventre maternel, on l’a sorti de la pièce. Il a crié. Elle a crié. Rien n’y a fait.

Maintenant il pleure faiblement. Son cordon ombilical n’est pas encore coupé, il pendouille sur le bitume. Aloïs est faible, ses petites jambes tremblent sur le sol froid. Il grelotte, ses genoux se cognent, il ne voit pas encore bien. Partout sur son corps, il sent l’odeur de sa mère, il lui semble l’entendre encore. Mais c’est le vide autour de lui. Aloïs hurle, triste et seul.

A 200 mètres de là, dans un enclos sombre, sa maman pousse des cris déchirants. On lui a pris son bébé.

Aloïs a 1 jour. Il pèse 45 kg.

C’est un petit veau malheureux.

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Antoine est un beau garçon. Il est rose bonbon. Sa maman est heureuse. Il tète bien, mais elle est fatiguée : peut-être passera-t-elle bientôt au lait artificiel.

Le papa d’Antoine a assisté à la naissance. Il est à la fois fier et soulagé. Les grands-parents, frères et sœurs, tous viennent voir le nouveau-né.

Son papa le prend dans ses bras, il dit qu’Antoine a hérité de son menton et de ses oreilles un peu joufflues. Il embrasse la maman sur le front, ému.

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Aloïs n’a jamais pu téter. Le lait de sa maman ne lui est pas destiné.

Il boit tous les jours un liquide sans goût, fait de lait en poudre reconstitué et de suppléments, sans fibres, sans fer. Il pâlit, Aloïs est anémié. Sa chair ne doit pas être rouge comme celle des adultes, elle doit rester celle d’un veau rosé.

Aloïs ne connaît pas son papa, il a perdu sa maman, engrossée de force, comme chaque année. Dans trois mois, elle sera de nouveau inséminée.

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Antoine est à la maison. La nuit, il dort contre sa maman. Son petit lit est chaud et moelleux. Il se réveille souvent, elle lui donne son sein, il se rendort, repu.

Il fait ses premiers sourires. Son papa le laisse caresser sa barbe de ses petites mains gauches. L’appartement est grand. Sa maman le prend dans ses bras et l’entraîne de pièce en pièce. Une fois par jour, elle l’emmaillote contre elle et ils sortent au grand air. Le vent vif chatouille ses narines, il entend des bruits vifs, mais il n’a pas peur, sa maman le serre bien fort.

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Aloïs dort à même le sol en bitume. On ne lui a pas donné de litière, par crainte qu’il ne la mange. Ses sabots glissent, il dérape souvent.

Il passe ses journées et ses nuits dans une cage si petite qu’il ne peut pas se retourner. Il ne connaît pas l’air du dehors. Il entend du soir au matin les cris des autres veaux enfermés autour de lui. Les plus faibles ont été abattus dès la naissance. Aloïs se souvient de la chaleur maternelle, il pleure souvent.

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bébé heureux

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La maman d’Antoine s’est arrêtée d’allaiter. Elle sait bien qu’il faudrait pousser plus longtemps, mais elle en a assez d’être prise pour une vache.

Antoine a un peu râlé, mais il se précipite maintenant sur son biberon de lait infantile. Celui-ci est fait de lait de vache transformé pour être mieux assimilé. On y a ajouté des huiles végétales, de la maltodextrine, de la lécithine de soja, de l’amidon, des vitamines et du fer. Sa maman peut ainsi le laisser à son mari et aller travailler ou se promener.

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Même si elle n’allaite pas son bébé, la maman d’Aloïs a mal aux mamelles : celles-ci sont douloureusement enflammées. Du pus y suinte. C’est une mastite. Toutes les vaches autour d’elle ont la même maladie.

C’est qu’on lui donne trop de protéines à manger, on demande trop d’elle. Elle porte tant de lait qu’elle peine même à se déplacer. Une vache produit aujourd’hui 8 400 litres de lait par an – 3 fois plus qu’en 1950. 

Dans 5 ans, de toute façon, elle sera abattue. Dans la nature, elle aurait vécu 20 ans.

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Antoine a bien grandi. Il a 4 mois.

Il essaie d’attraper les objets autour de lui et, quand il y parvient, il les porte à la bouche pour les goûter. Il bave beaucoup et babille souvent. Sa maman se penche sur lui, il lui attrape les cheveux, il tente d’imiter les sons qu’elle produit et tous deux partent parfois dans de grands éclats de rire.

Antoine est un joli bébé. Tout le monde vient le voir et lui fait des bisous.

Il gazouille de plaisir.

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Aloïs a bien grandi, lui aussi. Il a 4 mois.

Il est faible et jette toujours des regards craintifs autour de lui. Hier, son petit voisin, malade, est tombé dans sa case. Ils l’ont sorti de là, traîné par les pattes arrières, Aloïs ne l’a plus revu.

Ce matin, un drôle de parfum a envahi le hangar. Une odeur de peur. Quelque chose se prépare. Un bruit de moteur au dehors se fait entendre, tout va ensuite très vite.

Des hommes parmi les enclos. Les uns après les autres, ils tirent les veaux de leurs boxes. Aloïs a très peur, il ne veut pas sortir. Une masse de fer s’abat sur son derrière, il hurle de douleur et est contraint à quitter sa case. Claudiquant, il est emmené jusqu’à un grand camion dans lequel on le jette. Il tombe sur ses camarades.

Tous pleurent autour de lui. Le voyage est long, très long, une journée et une nuit entières. Aloïs ne peut pas s’allonger, il est épuisé. A côté de lui, plusieurs petits se sont évanouis. Il a beau lécher son voisin, Gaspard, celui-ci ne se réveille pas. Aloïs pleure doucement, il se sent si seul.

Le camion s’arrête brutalement. Les veaux sont arrivés. Ils hument la mort aux alentours. Ils ne veulent pas descendre. A coups de bâtons et de décharges électriques, ils sont hissés hors du camion. Aloïs tremble d’effroi. On le pousse vers l’intérieur du bâtiment, dans un couloir nu où tous se succèdent. Il est précédé d’un de ses voisins de chambrée qui rue en arrière et donne des coups de sabots. Deux hommes précipitent celui-ci dans une salle. Aloïs entend son compagnon qui hurle, un bruit sourd, puis plus rien. C’est au tour d’Aloïs d’être bousculé vers la petite porte qui se referme derrière lui. Il hurle de peur. Il sait déjà.

Tandis qu’un homme le maintient entre ses jambes, un second lui glisse un pistolet sur le front. Aloïs prend une dernière bouffée d’air, cet air dur et froid qui entre dans ses poumons au moment où la balle perfore sa tête. Il tombe.

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Aloïs est le visage des ‘3 produits laitiers par jour’.

Aloïs pourrait être né dans un élevage intensif, il pourrait être bio. Il pourrait s’appeler numéro 56, Gaspard, André, Pierre, Julien, Hector, Antoine. Il est un bébé comme un autre.

Ne pas manger d’animaux, c’est bien. Ne pas boire de lait de vache, c’est encore mieux.

Laissons aux petits veaux le lait de leur mère. Buvons celui de la nôtre lorsque nous en avons besoin et ne croyons pas qu’il soit nécessaire, une fois adultes, de boire le lait d’une autre espèce. Apprenons à nous en passer.

Pour les nourrissons, il existe du lait maternisé 100% végétal, à base de riz ou de soja (plus d’info chez Enfant Végé : ici et ). Pour les plus grands, on trouve une très grande variété de laits végétaux, aux goûts variés et délicieux (soja, amande, châtaigne, noisette, avoine, etc.), dont j’ai déjà proposé des recettes maison ici et . Les produits à base de lait de vache, comme la crème fraîche ou le beurre, ont, eux aussi leurs substituts : crème de soja, d’avoine, d’épeautre, de cajou… purée d’amande blanche, huiles végétales (notamment l’huile de coco, dans les gâteaux), etc. Les yaourts de soja se déclinent dans de nombreuses saveurs – du classique nature à des parfums plus exotiques. On trouve également des desserts sans soja – des crèmes de riz, des entremets de coco ou de noisette… La gamme de fromages végétaux proposée sur le marché s’élargit de plus en plus : on trouve maintenant des fromages fondants (Teese, MozzaRisella), des fromages frais (Sojami, etc.) ou des fromages plus typés (Vegusto). Sans compter ceux qu’on peut faire soi-même !

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Il est tout à fait possible de ne pas consommer de produits laitiers. Je sais bien que ce n’est pas toujours simple, surtout quand on a été élevé dans le culte du lait et du fromage, dans un pays comme le nôtre.  Je ne veux en aucun cas vous blâmer. Je sais que beaucoup d’entre vous ne connaissent pas cette réalité et que d’autres préfèrent s’en préserver. C’est naturel. Mais on peut tous essayer de changer les choses : cela commence à notre échelle. Mettre de côté les produits laitiers dans son quotidien, ce n’est pas aisé, mais c’est possible. Et cela vaut le coup d’essayer…

Parce que les produits laitiers, c’est loin d’être des sensations pures.

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