UN « AMI » QUI VOUS VEUT DU BIEN ?


Je me suis levée de très bon pied ce matin : un grand soleil, un délicieux petit-déjeuner à savourer, un sujet pour le blog à préparer, bref… tout allait bien.

Et puis, dans ma promenade matinale habituelle de blog en blog, je suis tombée sur un article qui, d’un coup, a fait chuter ma bonne humeur à la vitesse grand V. Si j’aime bien le blog en question, je n’ai pas du tout, mais alors pas du tout aimé cet article et, encore moins, le sujet dont il était question. De quoi s’agissait-il ?

En fait, cet article vantait les mérites d’un site web et d’une application pour téléphone qui répond au nom de My Fitness Pal, ou ‘mon ami Fitness’ si vous préférez… Vous voyez déjà un peu de quoi je veux parler. Alors, qu’est-ce que cet ‘ami’ de la forme vous veut au juste ? Comme beaucoup d’autres outils du même genre, ce cher camarade est en fait une calculatrice de calories qui vous permet de calculer à la Kcalorie près ce que vous ingérez dans une journée (fastoche si on est adepte des plats tout préparés, un peu moins si vous êtes plutôt du genre ‘popote maison’). Jusque là, je n’aime pas, mais je supporte.

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La grande nouveauté avec ce joujou électronique, c’est qu’il est personnalisable et qu’il va beaucoup plus loin que le seul calcul des calories ingérées… Non, cette appli maline vous demande tout d’abord de vous inscrire et de répondre à un certain nombre de questions sur votre âge, votre taille, votre poids, votre activité physique et votre degré de sédentarité… Mais pourquoi faire ? Et bien, tout simplement pour calculer le nombre de calories qu’il vous faut ingérer quotidiennement en fonction de ces critères. Après, c’est un petit jeu de calcul, dans lequel les calories dépensées au cours d’une activité physique viendront faire le contrepoids de celles ingérées tout au long de la journée, avec pour but suprême, bien sûr… de ne pas dépasser le chiffre astreint par la machine.

☛ Donc, concrètement, mettons que vous êtes une jeune fille de 17 ans, que vous mesurez 1m65 pour 54 kg, que vous allez au lycée à pied, restez assise une majeure partie de la journée, et que vous être Capricorne (ok, là, j’affabule), et bien votre téléphone va donc vous dire qu’il vous ‘faut’ ingérer 1500 kcal par jour. Pas plus, pas moins.

Au petit-déjeuner, tout va bien, vous en êtes encore à 251 kcal. Au déjeuner, vous mangez modérément, ça monte à 824 kcal. Attention, voilà le goûter, oups, déjà 1001 kcal, mais c’est bon, vous marchez un peu plus vite et vous montez quatre à quatre les escaliers en rentrant à la maison, vous retombez donc à 933 kcal. Et là, mince, le dîner, puis le cocktail de trop… Vous explosez votre total de la journée : vous en êtes à 1637 kcal, il est 23h25, vous êtes fatiguée mais vous avez mauvaise conscience, la petite bête vibre méchamment contre votre cuisse qui, d’un coup, a comme un vilain air de cellulite de trop – que faire ? Et bien, il vous reste 35 minutes, allez donc faire un petit jogging !

Et c’est ainsi que, minuit approchant, vous vous retrouvez dans la rue, à courir bêtement sur le trottoir, sous la pluie battante, la mine défaite et le cheveu gras, pour revenir enfin à 23h59, satisfaite de voir que votre chiffre est redescendu à 1488 kcal. C’est bon, vous pouvez dormir tranquille. Vous avez même le droit pendant cette minute de répit avant de remettre les compteurs à l’heure à – allez, il faut fêter cela – un triple chewing-gum sans sucre (12 kcal), ou bien un sixième de pomme (sans la peau, attention), ou encore un huitième de cuillère à café de beurre de cacahuète… et dépêchez-vous avant que minuit ne sonne, petite Cendrillon ! Sinon, pour peu, vous commencerez la journée suivante avec déjà un malus – rien ne va plus !

Bon, j’avais pensé intituler cet article ‘Pour ou Contre Fitness Pal ?’, mais vous l’avez compris, je pense, je ne suis pas très favorable à ce genre d’outil. Pourtant, il faut savoir être fair-play et, avant de démonter l’usage de cette machine en bonne et due forme, il est de règle d’écouter ce que les défenseurs d’un tel jouet (dangereux) ont comme arguments en sa faveur.

☛ Arguments ‘pour’ :

  • Si je veux faire un régime, mon Fitness Pal est l’outil de choix ! D’ailleurs, selon le site web, pour perdre du poids, il faut simplement décompter les calories ingérées au quotidien, pour pouvoir mieux les soustraire – c’est même ‘prouvé’ scientifiquement !
  • Je ne connais ni mon corps, ni mes besoins, ni ce que m’apportent les aliments en général : mon Fitness Pal peut donc m’aider à savoir que je vais devoir courir 1h d’affilée à 12,5 km/h pour brûler ma part de pizza aux quatre fromages et bacon frit, alors que je n’aurai besoin que de monter une demie marche d’escalier pour annuler ma carotte crue.
  • Je me suis mis au sport il y a peu et, depuis, j’ai tout le temps faim : vais-je annuler mon double burger extra-large extra-cheesy grâce à mon initiation d’1/2 heure au Tai Chi ?
  • Mon Fitness Pal connaît tous les aliments que je mange: du triple Frappuccino du Starbucks au low-fat low-sugar low-sodium soy-creamer de ma boutique de quartier – c’est simple, avec lui, je peux tout ‘tracker’ !
  • Et puis s’il y a un aliment qu’il ne connaît pas – un gâteau maison, par exemple – pas de souci, mon Fitness Pal a la solution ! Je peux ainsi scanner mon gâteau grâce à la caméra de mon téléphone et le rentrer dans mon journal alimentaire ! Mon joujou ne connaît pas de limites…
Je vous épargne les nombreuses success-stories que l’on trouve sur le site, toutes, bien sûr, axées sur la mirifique perte de poids réalisée grâce au simple calcul de ses calories, car bien sûr, c’est connu, se nourrir, c’est mathématique !
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Que dire, que dire ?…

Si ce n’est que ce genre d’engin est dangereux, en plus d’être bête.

Qu’il induit la croyance que l’alimentation se limite à un bête calcul mental et que, comme une machine, nous fonctionnons à coup d’unités énergétiques ayant toutes la même valeur et la même utilité pour l’organisme.

Qu’il sous-entend que tous nos organismes sont les mêmes et fonctionnent de la même manière, alors que ces calculs sont basés sur des estimations et des moyennes.

Qu’il oublie qu’une portion de lentilles germées peut avoir le même nombre de calories qu’un Sunday à la vanille et au sirop de glucose-fructose, mais n’apportera pas du tout les mêmes nutriments au corps, pas plus qu’elle ne sera assimilée et utilisée de la même manière.

Qu’il fait l’impasse totale sur la qualité du produit, à savoir si celui-ci est cru ou cuit, s’il est frais et complet ou, au contraire, dénaturé, transformé et mis en boîte après ébullition, stérilisation et pasteurisation.

Qu’il fait l’oubli total des besoins de l’organisme, de l’utilisation et de la digestion des aliments par celui-ci : ainsi le corps n’a pas les mêmes besoins s’il vient de pratiquer une activité sportive ou s’il se prépare au sommeil.

Qu’il en oublie également que la notion de calories est, depuis longtemps, dépassée par des mesures qui permettent de mieux rendre compte de l’apport d’un aliment pour le corps, comme l’index glycémique et l’effet acidifiant ou alcalinisant généré par cette ingestion.

Mais si ce n’était que cela…

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Non, le Fitness Pal est bien pire que cela : ce ‘gadget’ électronique est doublement pervers.

D’abord, parce qu’il donne l’illusion que se nourrir est, tout comme une activité physique, quelque chose qui se mesure, se calcule, se contrôle. Et d’autre part, parce qu’il fausse entièrement notre rapport à la nourriture en laissant croire que, dans celui-ci, il n’y a pas de place pour l’instinct et le naturel.

Or qu’est-ce que manger si ce n’est répondre à un besoin vital ? Pour moi, cet outil est un leurre, le symbole d’une dénaturation induite par nos sociétés modernes, qui ont entouré de ‘culture’ l’alimentation en masquant ce qui est pourtant en son coeur : la nature. Parce qu’avec ce genre d’engin, l’acte de manger est vu comme une activité à entourer de notre contrôle, la nourriture est devenue un ennemi – un ennemi à traquer, à calculer, à maîtriser… Où est notre rapport naturel et instinctif à l’alimentation dans tout cela ? Comment entendre les signaux de notre corps et comment apprendre à y répondre ?

Nos envies, si elles ne sont pas dénaturées par les quantités d’ingrédients transformés et de faux-besoins induits par notre société de consommation moderne, traduisent des besoins physiologiques. De même, le corps donne des signaux de faim ou de satiété, qu’il nous faut réapprendre à écouter et à comprendre. N’avez-vous pas remarqué qu’il est des fois où vous êtes plus attirés vers des aliments sucrés que des aliments salés ? Ou, d’autres fois encore, que vous ignorerez tous ces beaux fruits juteux, pour vous diriger sans hésitation vers ces noix et noisettes qui vous font des appels à la Alice au Pays des Merveilles : ‘Mange-moi !’. Si vous êtes attentif, vous remarquerez également qu’un aliment n’aura plus la même saveur ni le même parfum en début de repas qu’en fin de repas. Ce phénomène d’arrêt instinctif fait que, quand la quantité d’aliments consommés est suffisante pour couvrir les besoins de l’organisme, le goût et l’odorat se modifient, et le plaisir gustatif est altéré. Plutôt pratique pour savoir vraiment où l’on en est, non ?

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Ce genre d’outils, comme toute volonté de calcul ou de ‘mathématisation’ de l’alimentation, donne l’illusion à celui qui souhaite perdre du poids qu’il lui suffit d’être ‘bon élève’ et d’obéir à sa petite calculatrice pour arriver à ses fins. Sans parler des désastres psychologiques que ce type d’attitude peut générer chez l’individu, allant de la mésestime de soi à l’anorexie, et dont l’aspect simple et ludique peut influencer dramatiquement des jeunes personnes jusqu’à les détruire mentalement et physiologiquement, en détruisant la moindre once de rapport naturel à la nourriture, cette machine donne l’illusion qu’on a ‘prise’ sur les choses. Qu’on a ainsi le contrôle sur son corps et que celui-ci est ‘mauvais’ et ‘faible’ tant que l’on ne parvient pas à respecter le quota de calories fixées pour la journée. Et pourtant, qu’y a-t-il ici sinon une relation de dépendance de plus ?

Manger, c’est écouter son corps, son ventre, ses muscles. C’est apprendre à suivre ses envies, ses instincts, ses appels vers les goûts divers que nos papilles expriment. C’est savoir entendre sa faim comme sa non-faim. C’est voir l’alimentation, non pas en ennemie, mais en amie – un processus qui fait du bien à notre corps et qui apporte la vie. Car manger, par-dessus tout, c’est oublier ces gadgets technologiques, c’est rejeter ces produits dénaturés, transformés, dévitalisés, c’est réapprendre à se tourner vers des aliments naturels, simples et entiers : ceux qui nous font plaisir et qui nourrissent notre corps.

Apprendre à écouter ainsi son corps, c’est justement apprendre à l’aimer.

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Et vous, de votre côté, qu’en pensez-vous ?