LE PARADOXE DE LA VIANDE

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Nous sommes nombreux à avoir autour de nous des animaux de compagnie, que nous protégeons, chérissons et considérons comme des membres à part entière de nos familles. Nous sommes également nombreux à avoir grandi entourés d’animaux en peluche, de jouets représentant des tigres, des éléphants ou des lapins, et les yeux rivés devant des dessins animés mettant en scène nos amis favoris. Dans notre société, les animaux semblent être partout. Nous grandissons avec eux, en faisons des camarades de jeu, les aimons parfois avec passion.

Et pourtant, aimons-nous tous les animaux ? Non, puisque, parallèlement, la consommation de viande n’a cessé d’augmenter dans le monde ces dernières années. Comment expliquer que nous passions notre vie devant des vidéos de chatons mignons sur internet et que nous nous délections d’autres petites bêtes à quatre pattes, à nageoires ou à plumes, non moins mignonnes, intelligentes et sensibles ? Nous aimons les animaux et, pourtant, nous aimons les manger. C’est ce que l’on appelle le « paradoxe de la viande ».

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A l’origine de ce paradoxe se trouve un phénomène psychologique un peu particulier, la dissonance cognitive, auquel le philosophe Martin Gibert a consacré un excellent livre. La dissonance cognitive, c’est un état d’inconfort psychologique qui survient lorsque deux éléments de connaissance entrent en contradiction chez un individu, souvent lorsque une information extérieure vient mettre à mal ou démentir une connaissance intérieure.

Par exemple, vous avez toujours considéré que boire du lait de vache était normal, nécessaire à votre bonne santé, et que cela ne posait aucun souci aux vaches qui en faisaient bien volontiers don. Vous regardez une vidéo sur les abattoirs, faites quelques recherches et vous rendez compte que boire du lait de vache pour un humain n’est pas du tout naturel (nous sommes la seule espèce animale qui boit le lait d’une autre espèce, et ce, même à l’âge adulte) ou nécessaire (certains aliments végétaux constituent d’excellentes sources de calcium), et que l’exploitation des vaches laitières est une cause de souffrance animale. Vous ne vous sentez peut-être pas très bien, remué-e dans tout ce que vous avez cru jusque là et vous avez alors trois types de réaction possibles :

  • Soit vous changez votre comportement : stop, plus de lait de vache, c’est fini ! 
  • Soit vous essayez de réinterpréter l’information : non, mais attends, mon voisin à la campagne a un petit veau qui tète sa mère, et puis, en théorie, ça ne devrait pas faire souffrir une vache qu’on lui prenne un peu de lait, non ? 
  • Soit vous réinterprétez votre comportement : mais tout le monde boit du lait, c’est donc que c’est normal, et puis, non, c’est vraiment indispensable à ma santé, je ne peux pas faire autrement.

Ce qu’il faut savoir, c’est que la première réaction est la plus difficile à mettre en oeuvre, contrairement aux deux autres, ce qui explique pourquoi tant de gens ont du mal à se tourner vers le véganisme… Et puis, si cette première réaction est aussi difficile à mettre en oeuvre, c’est également parce que beaucoup de choses, dans notre société, concourent à faire taire ce sentiment de dissonance cognitive et faire en sorte que ces questions ne nous tourmentent pas trop.

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Beaucoup de choses et, en premier lieu, les promoteurs de la consommation d’animaux (agro-industriels, entreprises, lobbies…), dont les messages jouent sur les représentations des consommateurs pour réduire leur inconfort. Il ne faudrait pas que nous nous sentions mal tout le temps, surtout au moment du repas ! Pour cela, les publicitaires de l’agro-alimentaire tentent de nous faire oublier en permanence que, ce que nous avons dans notre assiette, c’est un animal, qui a été sensible, qui aurait eu le droit à une vie heureuse et digne, au même titre que Médor qui vient lécher nos restes après le dîner. Ainsi, il leur faut tout le temps rappeler qu’il existe des animaux à manger et des animaux à ne pas manger. Il y aurait, d’un côté, une catégorie supérieure d’animaux, les animaux domestiques, dignes de notre amour et de notre compagnie quotidienne, et, de l’autre, une catégorie inférieure d’animaux, ceux qui ne sont bons qu’à finir en côtelettes ou en filets. Et puis, à force de voir et revoir ce type de représentations, nous finissons par oublier qu’il s’agit là de constructions culturelles et nous les adoptons comme faisant partie du bon sens et de la nature des choses. Si ces animaux sont là, c’est bien pour que nous les mangions, pas vrai ?

Aujourd’hui, j’aimerais déconstruire avec vous cet ensemble de représentations et analyser les différentes stratégies d’atténuation de la dissonance cognitive mises en place dans notre société pour consommer de la chair animale sans avoir mauvaise conscience.

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La première de ces stratégies, c’est l’abstraction. C’est simple : il faut faire oublier que ce que l’on mange (l’individu que l’on mange) était un animal vivant, sensible, ayant eu une trajectoire et une existence propres. Pour cela, on l’abstrait et on le désindividualise. On ne parle plus de Médor ou Minette, pas plus que d’un cochon ou d’une vache, mais de porc ou de viande de bœuf. L’animal n’a plus de nom, plus d’existence particulière, plus d’individualité propre. Il ou elle est invisibilisé-e, réduit-e à un terme générique et abstrait, la « viande ». De plus, si l’on vient à parler de ces animaux morts pour notre plaisir culinaire, il faut les déprécier : tandis que les chiens sont intelligents et les chats perceptifs, les vaches sont bêtes et les cochons sales. Et si, à un certain animal, est attachée une image trop positive, il faut l’en détacher, ainsi que le montre l’exemple de Cyril le lapin.

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Ensuite, il faut transformer quelqu’un en quelque chose : c’est l’objectification. Il existe deux façons d’objectifier un individu. D’abord, on le fragmente : un cochon devient du « jambon », des « saucisses », des « andouillettes ». Privé de son existence propre, il est réduit à un objet de consommation tout aussi banal que le pain, les bananes ou un plat de spaghetti. Ensuite, on le démentalise, c’est-à-dire qu’on lui retire ses capacités mentales. Une expérience a ainsi montré que des gens auxquels on donne à manger de la viande de bœuf avant de répondre à un questionnaire sur les animaux prêteront moins de capacité mentale à ce même animal (vache) que ceux qui auront consommé un aliment végane. Une expérience similaire a montré que l’on nie la sensibilité et la souffrance de l’animal dont on consomme la chair. Notre cerveau ajuste ses croyances pour que nous puissions avaler notre steak sans trop de mauvaise conscience.

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Autre stratégie majeure pour faire taire ce sentiment de dissonance : rendre naturel, normal et nécessaire le fait pour les humains de consommer la chair d’autres animaux, pour reprendre les termes de Melanie Joy. Tout ce que l’on apprend à l’école, à la télévision ou dans les médias joue sur l’idée que 1) l’humain est naturellement omnivore et que les animaux sont « faits » pour être mangés par celui-ci, 2) la plupart des gens mangent de la viande et il est donc normal de le faire, 3) la viande est nécessaire à la survie humaine.

Pour preuve, le slogan dont nous avons été abreuvés depuis notre enfance : « trois produits laitiers par jour », faute de quoi, c’est la mort assurée ! L’idée même d’un « repas sans viande », utilisée dans des messages médiatiques pro- ou anti-carnistes, sous-entend qu’un repas « normal » se doit de comporter de la viande. Et puis, pour rajouter une couche de naturalité, de normalité et de nécessité à tout cela, on joue sur la tradition. On consomme de la viande parce qu’il en a toujours été ainsi. Et c’est le message qu’entendent véhiculer de nombreux publicitaires lorsqu’ils affichent fièrement « poulet traditionnel de Loué » ou « saucisses traditionnelles », mais également quand ils recourent à un fond culturel commun, comme le sentiment national, alors présenté comme gage de qualité.

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Enfin, dernière stratégie : le dessin. Plutôt que de représenter les animaux tels qu’ils sont, par la photographie, la publicité préfère bien souvent utiliser le dessin. Car le dessin et, à proprement parler, la caricature, permettent d’échapper au réalisme et, par-là même, à la réalité de la souffrance et de la mort animale.

Pour représenter l’animal que l’on mange, on va donc le stéréotyper, lui prêter des traits ou des attitudes grotesques et, si possible, le ridiculiser. Par là-même, on l’éloigne de ce qu’il est réellement et on fait en sorte qu’il ne soit pas pris trop au sérieux. On lui donne les attributs de la jeunesse (c’est la néoténie) : un petit corps, des grands yeux, un visage rond… L’animal est ainsi rendu plus attractif aux yeux du public, mais aussi plus ignorant, privé de tout pouvoir. C’est une forme d’âgisme carniste : nous rajeunissons l’animal pour maintenir notre contrôle sur lui, renforcer notre supériorité sur son espèce et ainsi justifier de son oppression. La caricature nous soulage, elle fait de l’animal réel une métaphore et nous permet d’accroître la distance émotionnelle entre l’humain et l’animal.

L’animal est parfois rendu si ridicule qu’on lui prête la plus impensable des idées : il veut être mangé. L’animal qui veut être mangé, c’est ce que l’on appelle la suicide food, autrement dit « la nourriture suicidaire », celle qui donne à voir des animaux qui se mangent eux-mêmes. Et la publicité regorge de ces animaux fous au point d’en devenir cannibales.

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Ainsi, il semble clair que, si le phénomène de dissonance cognitive à l’égard des animaux peut être diminué, ce n’est malheureusement pas parce qu’une majeure partie des humains décident de ne plus consommer de chair animale, mais bien parce que notre société est nourrie de représentations culturelles basées sur le carnisme et le spécisme, auxquelles contribuent grandement les médias et la publicité. Grâce à cet ensemble de représentations, nous éprouvons moins de difficultés à manger certains animaux, puisque ceux-ci sont constamment représentés de sorte à ce que nous oublions qu’ils sont des êtres vivants, sensibles et ayant le droit à une vie heureuse.

Renverser ces paradigmes passe par plusieurs choses, en premier lieu changer notre représentation des animaux. Pour cela, il faut les désobjectifier, les ré-individualiser et, surtout, avoir une vue plus réaliste et plus juste de qui ils sont. Cela peut se faire par une meilleure connaissance des animaux, une plus grande capacité à écouter et comprendre leur comportement, leur langage, leurs attitudes et ce qu’ils ont à exprimer. C’est par exemple possible, dans notre société actuelle, en se rendant dans des sanctuaires d’animaux ou dans des cafés à chats (avec quelques réserves dans certains cas) et, dans un futur que j’espère proche, en offrant une meilleure place à tous les animaux dans notre géographie quotidienne, c’est-à-dire une liberté de mouvements, de socialisation et d’activités propres. Parce qu’il est grand temps que nous ébranlions les fondements spécistes et carnistes de notre monde et que nous aspirions à une société plus juste, plus égale et plus solidaire !

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Cet article est une version abrégée et largement modifiée d’un article académique que j’ai écrit et qui devrait prochainement être publié dans la revue Transverse. S’il vous a intéressé, retrouvez la première version de cet article en intégral, avec ses références, sur Academia

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