L’ORDONNANCE OU LA VIE

Oh la la… tant de temps est passé depuis mon dernier article… je suis mille fois désolée, mais là, c’est sûr, je suis de retour !

Et comme je vous l’avais promis, avant de reprendre le flambeau et de revenir aux manettes, je vous livre la toute dernière interview de la série… Je laisse la parole aujourd’hui à Ludivine Buhler, interne en médecine, qui signe les articles d’un blog passionnant : L’ordonnance ou la vie ! 

Si vous ne connaissez pas encore son blog, je vous encourage à aller y faire un tour : une magnifique découverte, pleine d’informations précieuses et de réflexions intéressantes sur votre santé. Alors, aujourd’hui, place à la médecine et à la nutrition !

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★ Bonjour Ludivine, vous êtes interne en médecine et vous avez fait le choix d’une alimentation dépourvue de produits animaux – un mode d’alimentation à contre-courant des recommandations habituellement prônées par la médecine occidentale conventionnelle, comment expliquer ce choix ? Quel a été votre cheminement ? 

Bonjour Ophélie, effectivement j’ai fait le choix d’une alimentation dite végétalienne il y a pratiquement deux ans. Je me suis tournée vers ce type d’alimentation grâce… à mon blog ! En effet, dès le début, j’ai eu des questions de lecteurs touchant à l’alimentation pour lesquelles je n’avais pas de réponse. De là, j’ai commencé à effectuer des recherches dans les bases de données médicales sur l’alimentation. En parallèle, je me suis posée beaucoup de questions sur le fonctionnement de notre société, sur tout ce qui nous semble « naturel et normal » de faire ou de ne pas faire. J’ai commencé à démonter dans mon esprit pas mal de réflexes acquis sans réflexion et le choix de ce que je mettais dans mon corps par l’alimentation en faisait partie.

Mes recherches qui portaient sur le thème « peut-on vivre sans viande sans danger pour notre santé ? » m’ont amenée à lire des études qui non seulement indiquaient que c’était tout à fait possible, mais et c’est là où j’ai été scotchée, que ce type d’alimentation permettait d’améliorer plusieurs paramètres sanguins reflétant l’état de santé de notre corps.

De là, après avoir réfléchi longuement aux implications dans ma vie quotidienne, notamment au niveau de mon activité professionnelle, j’ai décidé de franchir le pas pour tester par moi-même le végétalisme.

 Vous citez dans votre blog trois livres qui ont joué un rôle particulier dans cette décision, parmi lesquels deux traitent spécifiquement de la relation santé/alimentation : Anticancer, du Dr. David Servan-Schreiber, et Le Rapport Campbell, du Dr. T. Colin Campbell. Ces livres ne sont pourtant pas particulièrement répandus sur les bancs de la faculté de médecine, pourriez-vous nous en dire plus ? 

La lecture de ces livres ne s’est pas faite sans une certaine résistance au début. Plusieurs personnes m’avaient conseillé Anticancer, pensant que cet ouvrage pourrait m’intéresser. Malheureusement mon premier mouvement, a été de penser que c’était un livre « grand public » qui ne concernait donc pas les médecins comme si nous parlions de deux univers distincts, comme si il y avait deux types d’êtres humains. Je crains que beaucoup de mes confrères raisonnent encore de cette manière. Mais heureusement, cette pensée n’a duré que quelques secondes et je me suis souvenue que l’on ne pouvait prétendre juger la pertinence de données sans en avoir pris réellement connaissance.

Ce fut finalement une des meilleures décisions que j’ai prise car cela a été une sorte de déclic. Premièrement les concepts avancés étaient étayés par des études cliniques dont les références étaient citées, donc retrouvables. Ensuite, les argumentaires reprenaient les connaissances que j’avais apprises à la faculté de médecine, on me parlait donc avec un langage connu. De là, j’ai commencé à douter du fait que l’on m’ait enseigné l’essentiel sur le corps humain et la santé. Cela a été comme ouvrir une porte dans mon esprit. Je me suis rendue compte brutalement que devant moi venait de se dérouler une liste infinie de nouvelles connaissances qui n’étaient pas comprises dans mon programme officiel universitaire. Après, cela a été la course à la lecture d’autres ouvrages sur le même sujet. Au bout de quelques mois, j’ai commencé à reprendre ma vie en mains, en commençant par mon alimentation.

★ Quand j’étais petite, j’avais un très bon pédiatre, mais qui avait une habitude intéressante : celle de nous donner des bonbons à la fin de la consultation si nous avions été sages… D’un côté, les connaissances scientifiques sur la relation entre alimentation et santé progressent à pas de géant, mais de l’autre, elles semblent généralement dédaignées par la médecine conventionnelle : comment expliquer un tel paradoxe ? 

Le vrai paradoxe ne vient pas des connaissances, mais des humains qui en disposent. La médecine occidentale a quelque chose de très schizophrénique en ce sens qu’elle veut tout découper. D’un côté le corps, de l’autre l’esprit. D’un côté le cœur, puis les poumons, puis les intestins, puis le cerveau etc. Nous sommes officiellement fragmentés alors qu’en réalité c’est tout l’inverse, car l’un ne peut pas fonctionner sans l’autre dans le vivant.

L’esprit des médecins est éduqué un peu de cette manière. On nous apprend à classer les choses, à tout formaliser, notamment nos connaissances. Je me souviens de la peine que j’avais en dernière année de fac à faire la synthèse de mes connaissances. Rien ne collait avec rien lorsque j’essayais de voir les interactions entre le foie, les reins, les intestins ; il n’y avait pas de lien dans ma représentation du corps. C’est une des raisons pour lesquelles il est facile de séparer les connaissances acquises « le sucre ça donne des caries » de « je vais lui faire plaisir en lui donnant un bonbon ». Ce qui au passage associe les sucres rapides à une récompense et au plaisir. Lien qui restera toute la vie… Une méthode idéale pour créer des dépendances aux sucres rapides plus tard. Mais ceci est une autre histoire, moins glorieuse de notre société de « consommation ».

 Les recommandations officielles en matière de nutrition soulignent la nécessité de ‘manger moins gras, moins salé, moins sucré’, ou encore de ‘bouger’ – ce qui est très louable… mais elles continuent de recommander 3 produits laitiers par jour et ne jurent que par les sacro-saintes ‘protéines animales’ : ces gammes d’aliments ont pourtant été incriminés dans la pathogénèse de nombreuses maladies… pourquoi un tel hiatus ?

Difficile pour moi de donner une réponse claire à cette question étant donné que je ne suis pas à l’origine de ces recommandations, mais à force de lecture et de recherches, j’oscille entre ignorance et mauvaise foi. C’est dans ce genre de positionnement officiel que l’on peut soulever la question du lobbying agroalimentaire. De même que le lobbying pharmaceutique fait mettre sur le marché et rembourser des molécules totalement inutiles mais non dénuées de risques, l’alimentation est un immense marché économique qui ne voit plus que son propre intérêt, sa propre croissance. Même si les connaissances avancent et soulignent la nécessité de réduire nos consommations de produits animaux, -dont la production est très couteuse pour la santé de la planète-, il n’y a pas d’attrait pour des entreprises bien portantes à abandonner leur activité. C’est un peu « tant que ça marche, il faut foncer ». La santé n’est pas l’intérêt économique. Au contraire, une société en bonne santé n’engendre pas un PIB élevé. La maladie en revanche, est très lucrative.

★ Vous travaillez vous-même à l’hôpital et êtes donc témoin des plateaux-repas servis aux patients, notamment cancéreux : il semble qu’on soit à mille lieues de l’idée d’une alimentation thérapeutique. Qu’en pensez-vous ?

En effet, les premiers repas que j’ai vu servir m’ont laissée dubitative. Puis je me suis dit qu’ils savaient ce qu’ils faisaient… puis j’ai réalisé que non. L’alimentation n’étant actuellement pas reconnue comme thérapeutique, donc ayant un rôle au moins aussi efficace que les médicaments, celle-ci ne va pas différer pour une personne cancéreuse. On y trouve beaucoup de protéines animales de qualité médiocre (viande cuite et réchauffée), yaourts bon marché… mais aussi des sucres rapides et des graisses animales. Bref, tout ce qui fait « pousser » les cellules cancéreuses. Difficile également pour les patients d’avoir des repas sur mesure. Etre végétalien à l’hôpital et bénéficer de repas équilibrés, c’est pratiquement impossible ; tout du moins dans les hopitaux où j’ai eu l’occasion de passer.

Paradoxalement, certains aliments sont reconnus comme augmentant l’apparition des cancers. Si vous préférez nous avons les connaissances, mais nous ne faisons pas – volontairement ? – le lien entre avant et après. Si nous acceptons l’idée que l’alimentation puisse jouer un rôle dans la survenue des maladies, pourquoi n’accepterions-nous pas l’idée on ne peut plus logique qu’elle puisse jouer un rôle dans la guérison des maladies ? Et je ne parle pas ici que du cancer.

★ Dans Anticancer, S. Servan-Schreiber rapporte les paroles d’un cancérologue auquel il venait demander conseil en matière d’alimentation au cours de sa chimiothérapie : ‘Mangez ce que vous aimez. Ca ne change pas grand chose’… Vous avez-vous-même écrit un article très intéressant sur la chimiothérapie, dans lequel vous consacrez une partie entière à l’alimentation à recommander lors de ces traitements. Pourriez-vous en rappeler les grandes lignes ?

L’alimentation lors des cancers doit jouer sur les ressources naturelles anti-cancéreuses présentes dans la nature. Et ce sont les plantes qui en sont porteuses. Les cellules qui vont nous défendre et nous construire sont à notre image : elles ont de petits organes (organelles) qui ont besoin d’outils. Et les outils pour nous réparer ont besoin pour fonctionner de tout ce qui contient des antioxydants, des vitamines, des minéraux. Ces outils se trouvent dans les fruits et légumes frais cuit à la vapeur, consommés crus pour ceux qu’il est possible de manger de la sorte (graines germées également) et bio pour ceux qui n’aiment pas trop le goût des pesticides… Les graisses végétales ont toute leur place, qu’il s’agisse d’huiles en première pression à froid qui contiennent également des vitamines, des graisses insaturées (omega-3/6) ou de fruits à coques s’il n’y a pas d’allergie ; les petits poissons sont également des sources de graisses insaturées, pour peu qu’ils ne soient pas chargés en métaux lourds et en antibiotiques.

A cela, il faut éliminer les sucres rapides qui favorisent la croissance des cellules cancéreuses, les graisses animales chargées en hormones, antibiotiques, pesticides favorisant également la croissance des cancers. La viande est dans ce contexte d’hormones, antibiotiques, pesticides également à restreindre, surtout si elle est issue de la grande distribution qui cherche trop souvent le rendement plutôt que la qualité.

En plus de l’alimentation il faut également souligner l’importance cruciale de l’état d’esprit de la personne dite « malade ». Je n’aime pas ce terme car une fois de plus il sépare les êtres humains en plusieurs catégories les malades et les non-malades.  En réalité, nous ne sommes jamais ni l’un ni l’autre ; nous avons toujours en nous des cellules malades qui sont éliminées par notre système immunitaire et nous avons toujours de nouvelles cellules en pleine santé qui naissent. Et c’est sur ce dernier point qu’il faut se concentrer lorsque l’on est affaibli : il y a toujours quelque chose de vivant qui nait continuellement en nous. Il s’agit de faire grandir cette partie positive afin qu’elle prenne le dessus. L’alimentation nous aide dans cette voie. Elle n’est pas la réponse absolue, mais elle a un rôle non négligeable à jouer. Comme le dit le dicton : nous sommes ce que nous mangeons.

Merci Ophélie pour ces questions.

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J’espère que cette interview vous aura intéressé : un grand merci à Ludivine pour ses réponses complètes et passionnantes !