N°56 897

N°56 897 est inquiète.

Depuis hier, une drôle d’odeur a envahi l’air. Un souffle du dehors, proche, qui se répand dans le vaste hangar. Ses camarades sont nerveuses, elles  crétellent, petits cris saccadés, plaintifs. La veille, certaines sont parties, emmenées. On ne les a pas revues.

N°56 897 a mal. Malgré les 48 semaines qui la séparent de sa naissance, son bec mutilé par le fer rouge la fait toujours souffrir. Difficile, aussi, avec ce tiers de bec en moins, de gratter le sol au dehors. De toute façon, ce n’est pas comme si elle y allait souvent, au dehors : la lumière du jour, elle l’a connue à six mois passés, avant, c’était l’enclos 7 jours sur 7, et comme elle se fait vieille, cela fait déjà un mois qu’elle ne l’a plus vue, cette lumière. Et puis, le sol… enfin, un maigre bout de terre aussi chauve qu’un oeuf, difficile d’apercevoir le ciel bleu sous l’enclos grillagé. Mais bon, on le lui a répété : tu es une chanceuse, toi, tu es une bio ! Un tiers de ta vie à voir le soleil, c’est pas donné à toutes, tu sais ! Et d’autant plus chanceuse qu’elle n’est pas née ainsi… et oui, comme il n’existe pas de production de poussins biologiques en France, n’importe quelle petite bête fait l’affaire, tant qu’elle a moins de trois jours. Ce qui fait songer à n°56 897 qu’on ne naît pas bio, on le devient.

N’empêche qu’elle a mal, et puis, comme si cela ne suffisait pas, ils viennent encore d’allumer cette foutue lumière. Et oui, par ces froids petits matins d’hiver, le soleil ne suffit pas pour assurer le bon développement des cocottes, alors on fait des heures sup : du néon pour 16h de luminosité continue. Bon, au moins, la nuit, on peut tourner l’interrupteur et se reposer un brin. Ses copines le lui ont dit, d’ailleurs : il paraît que celles des cages, elles, c’est 24h/24 parfois, les ampoules blafardes ! Et oui, quand il fait jour, on pond plus, et quand on pond plus, on ne nous éjecte pas immédiatement.

Elle se tourne vers sa voisine, immobile. Cela fait longtemps qu’elle ne bouge pas, celle-là, d’ailleurs. Hé ho, ça va ? N°56 897 étend un peu son aile (privilège des bio, ce n’est pas ici qu’on dispose d’à peine une feuille A4 pour s’ébattre !), mais la copine ne bronche pas. Hier encore, elle se plaignait de douleurs dans les cuisses en remuant faiblement son corps déplumé, ses vieux os fragiles. Elle picorait des cibles fantômes, sans fin, la mine défaite. N°56 897 la secoue, en vain. Elle ne bouge plus. Son oeil est blanc.

Celle-là s’est échappée plus tôt, une de moins parmi les 3000 du hangar. Mais des hangars comme celui-là, ils s’alignent en rangs d’oignons autour de la cour de gratte, il paraît même qu’elles sont près de 80.000, des cocottes comme elles, dans cet élevage. N°56 897 soupire. La semaine dernière, elle a manqué deux jours de ponte, tout comme celle d’avant. A ce rythme-là, elle ne pondra bientôt plus que le week-end, et encore. Elle a beau se dire avec fierté que c’était des gros, des L au moins, voire XL, en écartant les ailes pour jauger de leur taille, ça ne change pas grand chose. Elle le sait, la n°21 003, elle se faisait sèche, avare de ses ovaires. Une vieille cocotte avant l’heure, quoi. Et ils l’ont embarquée, plus revue depuis.

Elevage de poules pondeuses biologique

Elle a un peu faim. Elle gratterait bien le sol, mais bon, ça n’a plus l’air au menu, ça. Alors quoi ? Grignoter le tourteau de soja qui reste dans la mangeoire commune ? Elle préférerait du tourteau de sésame, ou même, grand luxe, des graines de colza, mais c’est rare, ça, réservé pour les jours de fête. Et puis, qu’y a-t-il d’autre à faire ici ? A part picorer, on s’ennuie à mourir. Il ne faudrait pas se plaindre non plus, les conventionnelles, c’est soja à tous les repas, huile de palme, antibios, hormones, tranquillisants, sulfamides, anabolisants et compléments – de la dope, quoi, et même pas de la bonne. Leurs oeufs sont tout bizarres, une vieille couleur de pisse pas mûre si on ne les jaunit pas ensuite artificiellement. Paraît même qu’elles en deviennent folles, de tous ces stups, les poulettes : trop proches, pas de place, du bitume et des grillages pour tout paysage, et puis, les autres, encore les autres, toujours les autres. Ça tourne vite à la rixe générale : s’entretuent, les poules, se bouffent entre elles, les cannibales. N°56 897 frissonne. Oui, c’est sûr, l’enfer, c’est les autres.

Ah, si seulement elle pouvait prendre un bain de poussière. Mon âme pour un bain de poussière ! songe-t-elle. Mais bon, sur sa litière souillée, ce n’est pas trop à l’ordre du jour. Ne jamais se plaindre, elle se dit, les frérots, eux, n’ont même pas vus la lumière du jour. Bio ou pas, le sort réservé aux poussins mâles est le même : un vrai monde d’amazones, où les petits mecs sont zigouillés dès la naissance. Ils appellent ça le ‘sexage’, pour faire joli, mais en vrai, ça veut juste dire que les poussins à peine nés sont passés à la meule : broyés encore vivants, les plus chanceux gazés, tandis que d’autres finiront directement à la poubelle, entassés dans le plastique qui les étouffe, vilaine agonie.

Au moins, ce parfum étrange, il couvre les émanations d’ammoniac des paillasses. C’est que ça empeste, ces litières ! Faut dire que le coup de carsher, ce sera lors de l’enlèvement – doux euphémisme pour exprimer le moment où la cocotte fait sa mue pour se réveiller poule au pot. Mais ça, n°56 897, elle ne le sait pas encore. Elle trouve juste que ça pue le fuel et que les copines du rang n°2, elles sont toujours pas revenues de leur balade matinale, lorsque les gars en blouse sont venus, encagoulés et de drôles de broches à la main. Elle a entendu des moteurs d’un côté du hangar, vu ce nuage étrange et vaguement étouffant.

Soudain, n°56 897 entend les portes qui s’ouvrent. Vacarme de fer-blanc sur la tôle, caquètement général, ça commence à piquer de partout, ça gratouille, confusion, adrénaline. Des voix d’hommes, quelques rires gras, bruits de pas. Nombreux. Puissants.

N°56 897 a peur, elle se terre dans un recoin de sa paillasse. Mais sont pas foutus de faire des espaces clos, sur ces caillebotis, non ? Brouhaha, affolement collectif, ça piaille de partout, ça saute, ça plume, ça volette pour échapper aux caisses de bois. Elle se recroqueville, donne des coups de son bec estropié, glousse d’effroi. Une main de caoutchouc la saisit au cou. Elle crie, épouvantée. Les doigts se resserrent, garrot, elle étouffe. Maigre filet d’air qui passe encore à travers son gosier étranglé.

Et puis, l’obscurité, les plumes, partout, les becs qui piquent, les pattes qui griffent, les ailes qui se brisent. Douleur horrible qui lui traverse la tête. Aveuglement. Elle sent le sang chaud qui se répand sur son bec, sur sa tête, plumes poisseuses. Elle hurle. D’un coup vif, une comparse affolée lui a crevé l’oeil. Déplacement de la masse de poules prisonnières des caillebotis au dehors, envol et puis retombée, épouvantable, la caisse emplie sur la tôle, une autre par-dessus. J’étouffe, s’égosille-t-elle, le bec muet suffoqué par le poids du corps de ses congénères. Portes qui se ferment, moteur qui démarre, le voyage commence.

Un long, long voyage pour n°56 897 qui ne sent déjà plus l’une de ses pattes, fracassée lors de la chute dans le camion. Bec fêlé, tête en sang, ailes broyées. Et puis le poids des autres, leurs hurlements, leur panique folle. Long trajet, pas des minutes, non, mais bien plus. Les cahots, la douleur, les arrêts, le va-et-vient, ça n’en finit plus.

Et si, finalement, le calvaire semble cesser. Les portes s’ouvrent à nouveau. N°56 897 tourne la tête, aspire une bouffée d’air, caquette de douleur lorsqu’une grosse main l’attrape par la patte blessée. La tête en bas, transportée, elle regarde les autres, celles qui ne bougent pas, celles qui ont été broyées. Souffrance de reconnaître n°07 401, la petite rousse, parmi celles qui ne se relèveront plus. Et la frêle blanche, là-bas, qui remue encore l’aile, brièvement, avant que la massue noire ne vienne pulvériser son crâne à terre.

Cri atroce quand elle sent qu’on suspend ses pattes brisées à un crochet de fer. Toutes, une à une, la tête en bas, le sang déjà, les corps défaits, les élancements dans les chairs, et la chaîne qui se met en route, saccadée, mécanique.

N°56 897 lance un dernier cri de terreur. Son oeil valide roule, affolé, dans son orbite. Elle voit l’eau sous sa tête. Elle voit ce liquide dans lequel elle va être plongée. Elle aspire une bouffée, une dernière bouffée d’air libre. L’appareil descend brusquement. Décharge fatale. Et puis plus rien.

Après ce bain à électronarcose qui l’étourdit, n°56 897 est ensuite saignée vivante, déplumée, éviscérée, avant d’être conditionnée pour la consommation. Sa dépouille de pondeuse a été rachetée 15 centimes d’euros par l’abattoir. Elle finit en morceaux bas de gamme, poule au pot ou bouillons-cubes. Peu importe. Des dix années minimum qu’elle aurait pu vivre, n°56 897 en a vécu un peu moins d’une. Ses oeufs ont été envoyés dans tout le pays, code 0, oeufs bio, les meilleurs. Blancs en poudre dans les biscuits en boîte, meringues, îles flottantes. Jaunes sur les gâteaux dorés, les tartes au citron, la crème brûlée. Oeufs entiers en omelettes, brouillés, à la coque. Les mouillettes au beurre des petits enfants.

Poulette broyée, mutilée, déchiquetée.

N°56 897 était une pondeuse bio.

Une cocotte heureuse.

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